Oui, la tradition orale touche même le milieu politique ! Et ce sera ma contribution à l’élection fédérale que nous traversons actuellement; un conte. Et comme je ne conte jamais de menteries, tout ce qui sera dit plus bas est tout à fait vrai. Il s’agit d’une histoire que je tiens de mon grand-père Élie, qui lui-même la tient de son grand-père Élie, qui vécu lors de la rébellion de 1837-1838 et qui lui raconta l’un des événements menant à cette rébellion.
L’histoire prend place lors de l’élection du 21 mai 1832, dans le Quartier-Ouest de Montréal.
«Un ami de la famille Plamondon, un nommé Dandurant, se trouvait sur la place d’Arme avec d’autres canadien-français ce jour-là. Ils discutaient de l’élection qui avait lieu».
Elle opposait un marchand d’origine américaine, Stanley Bagg, à un médecin irlandais, Daniel Tracey, ouvertement Patriote.
«Vers les trois heures de l’après-midi, Dandurant et les autres entendirent monter une clameur et des cris, suivit d’injures. Dans le bureau de vote, une bataille sauvage était en train d’éclater entre les partisans de Bagg et de Tracey. Dandurant lui-même vit des partisans de Tracey attaquer violemment les magistrats qui supervisaient l’élection. La bataille gagnait en intensité, et le sang coulait à flot, quand on entendit soudait le bruit familier à cette époque de bottes de cuir frappant le sol au pas cadencé. Des soldats anglais arrivèrent, place d’Armes. Ils étaient une cinquantaine, sous le commandement du lieutenant-colonel Macintosh et ils tentèrent du mieux qu’ils purent de disperser la foule. Des pierres volaient en tout sens, et Dandurant manqua de peu d’y perdre un œil. Lui et d’autres se mirent à l’abri, ripostant en lançant d’autres pierres. Peu à peu, la foule se calma. Une rumeur circula alors comme quoi il aurait été préférable de cesser le vote. Dandurant et d’autres canadiens-français, soutenu par Louis-Hyppolite Lafontaine lui-même protestèrent. Le calme était revenu, le vote pouvait continuer. Les troupes britanniques se retirèrent, pour aller se poster sur le parvis de l’église Notre-Dame.»
«Dandurant et les autres se rapprochèrent du bureau de vote. L’heure de fermeture approchait.» Mon grand-père m’a dit à ce moment là qu’il régnait une atmosphère de grande fébrilité. Tout le monde, canadien-français comme canadien-anglais, retenait son souffle.
«On déclara finalement le gagnant : Daniel Tracy, qui était en avance sur Stanley Bagg par 5 voix seulement. Les canadien-français étaient en liesse, et c’est une foule en ébullition qui conduisit le gagnant de l’élection jusqu’à sa résidence du faubourg Saint-Antoine. Dandurant les suivais allègrement, chantant le ”il a gagné ses épaulettes ! Maluron, malurette !”»
«Mais les partisans de Bagg ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils prirent les supporters de Tracey en chasse, et une violente bataille éclata sur le chemin. Les militaires, toujours stationnés sur le parvis de l’église Notre-Dame, arrivèrent en renfort. Des pierres recommencèrent à voler dans les airs. Le lieutenant-colonel Macintosh lui-même fût blessé par l’une d’entre elles. C’est alors que le pire arriva. Au plus fort de la bataille, alors que les supporters de Tracey et ceux de Bagg en était à s’entretuer, Dandurant et ses amis en première ligne, des juges ordonnèrent aux militaires de tirer sur la foule. Les fusils en joue, les décharges éclatèrent, trouvant écho sur la devanture des maisons de briques, comme un appel à la mort. Les pierres cessèrent de s’élever dans les airs, la foule cria d’une seule voix. Dandurant s’effondra sur le sol, le sang s’échappant de sa poitrine. »
Mon grand-père m’a dit que trois canadiens-français furent tué ce soir-là; un nommé François Languedoc, l’autre, Pierre Bilette et un dernier, Casimir Chauvin. Dandurant, le bon ami de mon arrière-arrière grand-père et l’un des nombreux blessé de cette émeute, survécu grâce au bon soin du docteur Nelson, grand personnage de la Rébellion des Patriotes.
Cet événement-là, l’élection du 21 mai 1832, conduisit directement les Patriotes à la Rébellion de 1837-1838.
Aussi donc, la morale de ce conte, qui n’en est pas vraiment un: allez voter. Peut-être que si tout les canadiens-français concerné avait pris part à cette funeste élection, Tracey aurait obtenu une majorité difficile à contester par les partisans de Bagg. De nos jours, il n’est peut-être plus questions de conflit entre les francophones et les anglophones, mais il est question de la sauvegarde des principes démocratiques, au Canada, et ailleurs dans le monde. La démocratie n’est pas un droit acquis, comme tant de gens se l’imaginent. Allez voter, car je n’ai pas envie de voir la démocratie devenir une légende, un conte que je raconterais à qui veut l’entendre, pour se redonner de l’espoir. Allez voter !
- Maxime Plamondon